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Sacré félin

Ille et Vilaine, juin 2026

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Il n’est plus là. Pendant les premières semaines, nous l’avons sans arrêt cherché dans nos jambes. En entrant dans la cour de notre immeuble, nous avons guetté sa présence et son regard légèrement courroucé quand nous rentrions un peu tard pour lui servir sa pâtée du soir. Comme après une longue traversée en bateau, je souffre du “mal du débarquement”. Son absence me fait encore tanguer. Après presque 16 ans au sein de notre famille, il avait pris une place bien plus grande que je ne l’aurais jamais imaginé. Un mois après son décès, je commence tout juste à réaliser que je vais devoir marcher sur la terre ferme sans lui.

Après presque 16 ans au sein de notre famille, il avait pris une place bien plus grande que je ne l’aurais jamais imaginé. 

Freemousse, ce grand chat norvégien majestueux, avec son allure de lynx et son collier de poils suffisamment épais pour faire face à l’hiver blanc des forêts scandinaves. Au départ, c’est l’histoire classique d’une petite fille qui veut un chaton, et de ses parents qui y opposent toute leur résistance. Mais à 10 ans, les talents de persuasion de Freja ont eu raison de notre fermeté. C’est ainsi que nous avons passé tout un été à chercher un chaton à adopter. Une fois la portée identifiée, plus de doute : parmi les six frères et sœurs, Freemousse et Freja se sont mutuellement choisi·e·s.

C’est ainsi que nous avons passé tout un été à chercher un chaton à adopter.

Quand Freemousse a intégré notre famille, il n’était qu’une petite boule de poils avec de grandes oreilles qui, comme pour Dumbo, semblaient avoir poussé plus vite que le reste de son corps. Debout sur ses pattes arrière, il finit par dépasser rapidement Freja. Bien qu’il fût très câlin, il avait un tempérament de seigneur. Pendant quelque temps, nous avons craint qu’il ne domine Freja du haut de son imposante stature de fauve de 7 kilos. Fort heureusement, cette appréhension s’est avérée sans fondement et Freemousse s’est installé dans le rôle du petit frère à quatre pattes. Il s’est laissé habiller comme une peluche, tout en sachant tourner le dos à Freja quand il en avait assez. Nous avons tous·tes succombé à son charme, et sa place centrale au sein de la famille est devenue une évidence.

Bien qu’il fût très câlin, il avait un tempérament de seigneur.

Il a pris l’habitude de notre temps partagé entre l’appartement à Paris et la vieille maison en Bretagne, où il avait toute la liberté d’explorer les jardins avoisinants. Passager clandestin du TGV, il connaissait le trajet par cœur et s’endormait à l’intérieur de son sac de voyage XL posé en hauteur sur une étagère à bagage. Une seule fois – colocataires novices que nous étions encore – nous avons failli le perdre. Un dimanche après-midi en Bretagne, Freemousse manquait à l’appel au moment du départ. Un moment d’angoisse face au départ d’un train impossible à reporter : un rendez-vous crucial au Danemark figurait dans mon calendrier pour le lundi matin. Freja et moi avons fini par partir sans Freemousse. Je nous revois encore pleurer dans ce train du retour.

Une seule fois – colocataires novices que nous étions encore – nous avons failli le perdre. 

Le lendemain très tôt en partant à Roissy, je ne cessais de penser à Freemousse et je m’imaginais l’état de chagrin de Freja quand elle se réveillerait. Mais, quand elle rentra de l’école à l’heure du déjeuner, Freemousse l’attendait, installé comme d’habitude sur son arbre à chat, dans l’entrée de notre appartement. C’était Pierre qui avait œuvré. En route pour l’Italie où une semaine de travail l’attendait, et ayant appris que nous étions rentrées à Paris sans Freemousse, il avait opéré un demi-tour à Lyon où il faisait escale et avait sauté dans un autre avion pour retourner en Bretagne.

Quand il est arrivé tard dimanche soir, le chat n’était toujours pas rentré. Mais le lendemain aux aurores, il fut réveillé par un miaulement bien reconnaissable. L’aventurier avait très faim, mais était sain et sauf. Après un bol de croquettes, ils prirent le premier TGV pour Paris. En arrivant, Pierre le déposa dans notre appartement, et fila à Roissy pour rejoindre ses collègues italien·nes. L’histoire s’est bien terminée, et depuis ce jour Freemousse n’a plus jamais manqué à l’appel.

Ce matin, j’ai trouvé un jouet qu’il aimait. Une canne à pêche avec une boule de fausses plumes au bout de la ligne. Quand il était motivé, il faisait des sauts de tigre pour capturer sa proie imaginaire. Une larme coule sur ma joue. Je croyais avoir rangé toutes ses affaires. Mais non, une si longue présence ne s’efface pas en quelques semaines. Il va nous falloir du temps pour faire le deuil de son départ.

Mais non, une si longue présence ne s’efface pas en quelques semaines.

Pourquoi la vie d’un chat est-elle si courte ? Parce qu’il en a neuf ? Pour nous consoler de cette perte, des personnes bien intentionnées nous disent que 16 ans de vie, c’est déjà beaucoup pour un grand chat. Certes, mais il a grandi en même temps que Freja qui devient adulte au moment où il termine sa vie. Rien ne nous a préparé à cette injustice génétique fatidique.

Rien ne nous a préparé à cette injustice génétique fatidique 

Freemousse, tu avais une sacrée personnalité et tu savais te faire comprendre et apprécier par beaucoup de monde. Tu connaissais les va-et-vient dans tout notre immeuble et tu avais apprivoisé chaque habitant·e pour qu’iel s’arrête sur son passage pour te câliner. En Bretagne, tu étais le calife de la bande de chats qui se donnaient rendez-vous le soir, sous les voitures garées sur la place, juste devant notre maison. Depuis ton départ, nous avons observé les autres chats t’appeler en vain. Tu avais développé un lien individualisé avec chacune et chacun des ami·es de Freja. Ton rayonnement auprès des habitant·es de notre village nous a même conduit à installer sur notre portail une petite affiche pour faire part de ton décès.

Pendant toutes ces années, il semblait y avoir quelque chose de prédestiné autour de ta présence. Comment comprendre autrement la ressemblance troublante entre ton prénom et celui de notre fille ? Chat de race oblige, tu étais né l’année des « F » à Saint-Malo la cité des corsaires, et ainsi s’explique le nom de jeune moussaillon que la chatterie t’avait choisi. Quant au prénom de notre fille – Freja – il vient d’une déesse de la mythologie nordique et, de façon affectueuse, nous l’avons toujours appelé « Frejamus » (prononcer « frayamousse »), un diminutif courant en danois. Bien plus tard, nous avons découvert que les illustrations populaires de la divinité Freja la représentent souvent debout sur un char tiré par des chats norvégiens.

Pendant toutes ces années, isemblait y avoir quelque chose de prédestiné autour de ta présence.

Au moment de ton départ, je trouve du réconfort à pousser un cran plus loin le symbole de ta vie au sein de notre famille. Étais-tu un avatar de la déesse Freja, descendu sur terre pour accompagner notre fille sur son chemin quand elle en avait besoin ? Ces derniers temps, tu avais peut-être constaté avec satisfaction qu’elle était devenue une jeune adulte responsable et que tu avais pleinement accompli ta mission. L’heure était venue que tu retrouves ta place dans l’attelage céleste.

L’heure était venue que tu retrouves ta place dans l’attelage céleste. 

Nous gardons ton souvenir dans nos cœurs et la jolie petite boite contenant tes cendres va bientôt reposer au pied d’un olivier, dans ton petit jardin préféré. Et quand le soir, je lèverai les yeux pour observer l’étoile du nord, j’aurai une pensée pour toi. Et peut-être, verrai-je ton char passer au firmament, à l’image de la brillante et magnifique étoile filante que tu as représentée pour nous.

Et quand le soir, je lèverai les yeux pour observer l’étoile du nord, j’aurai une pensée pour toi.

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